Très intéressant.

 

Par Ludovic Greiling.

http://www.lepoint.fr/societe/la-pornographie-du-plaisir-a-la-souffrance-08-01-2014-1778169_23.php

La consommation intensive de pornographie est devenue un phĂ©nomène de masse Ă  l’heure d’Internet. La facilitĂ© d’accès et la gratuitĂ© ont fait exploser la demande. L’anonymat a fait le reste. Un sondage d’octobre 2013 effectuĂ© par l’Ifop auprès des Français de 15 Ă  24 ans montre que 69 % des garçons et 35 % des filles interrogĂ©s avaient dĂ©jĂ  surfĂ© sur des sites pornographiques. Si l’on tape le terme « porno » dans le moteur de recherche Google, on trouvera plus de 1,2 milliard de rĂ©sultats. Le terme « fellation » en donne cinq cents millions. Les analyses de tendances du gĂ©ant de l’Internet montrent que la popularitĂ© des recherches sur le thème pornographique augmente constamment depuis le milieu des annĂ©es 2000, montrant non seulement une fidĂ©litĂ© des utilisateurs existants, mais aussi une extension de la consommation dans la population nouvellement connectĂ©e.

Doit-on s’en Ă©tonner ? La pornographie, bien que virtuelle, touche l’ĂŞtre humain dans l’une de ses fonctions physiques les plus puissantes : le sexe. Enflammant l’excitation primaire chez l’homme, facilitant la naturelle recherche du plaisir, elle lui donne Ă  visionner – voire Ă  dĂ©velopper – ses fantasmes les plus inaccessibles. Les effets sont nombreux, l’impact est aussi discret qu’important.

Double vie

La solitude qu’engendre la consommation de pornographie est l’une de ses principales consĂ©quences. En premier lieu parce que l’utilisation du numĂ©rique peut ĂŞtre chronophage. « Apporter un ordinateur chez soi Ă©quivaut prĂ©cisĂ©ment, le rĂ©seau d’Internet aidant, Ă  apporter la place publique dans son salon ou dans sa chambre », affirme le docteur Jean-Charles Nayebi, auteur de l’un des rares livres consacrĂ©s Ă  la dĂ©pendance Ă  l’Internet*. Le sexe n’y Ă©chappe pas. Or, c’est le plus souvent dans l’intimitĂ© qu’il se vit. Et la relation avec l’Ă©cran sĂ©pare son utilisateur du reste du monde. La consommation de la pornographie dĂ©cuple ainsi les effets de l’ordinateur sur la solitude. La pornographie n’est-elle pas « un objet de divertissement qui a pour finalitĂ© la masturbation », comme le dĂ©crivait l’actrice du X Tiffany Hopkins ? Acte solitaire, activitĂ© cachĂ©e, qui peut faire entrer dans un cercle vicieux. 

« Le sentiment des personnes qui viennent me voir est presque toujours dĂ©crit de la mĂŞme manière : ils se sentent en dĂ©saccord avec l’image que les gens ont d’eux. Ils sont souvent bien insĂ©rĂ©s socialement, mais ils ont l’impression d’avoir une double vie », dĂ©crit la psychothĂ©rapeute Muriel Mehdaoui, qui officie dans les services du docteur Valleur Ă  l’hĂ´pital Marmottan Ă  Paris. Cette dissociation relationnelle amplifie le sentiment de solitude des utilisateurs. Il est d’autant plus dommageable que les personnes qui consomment frĂ©quemment de la pornographie sont souvent dĂ©jĂ  sujettes Ă  une forme d’isolement physique ou moral. « Certains vont aller de manière compulsive sur des sites pornos après avoir subi une phase de stress ou de l’anxiĂ©tĂ©. D’autres commencent simplement parce qu’ils s’ennuient », affirme la psychothĂ©rapeute. 

Le sexe virtuel est alors utilisĂ© comme un apaisement, mais un soulagement solitaire. Et la consolation est souvent de courte durĂ©e. « Les personnes qui me parlent de leur consommation pornographique ressentent souvent de la culpabilitĂ© et de l’insatisfaction après avoir joui. On pourrait penser qu’une masturbation apporte du bien, mais ce n’est pas ce qu’on me dĂ©crit », souligne Muriel Mehdaoui.

Drogue dure

C’est que la pornographie, loin d’ĂŞtre anodine, peut engendrer une vĂ©ritable addiction. « Une hormone particulièrement prĂ©sente dans les mĂ©canismes du plaisir est sĂ©crĂ©tĂ©e par le cerveau : la dopamine. Celle-ci peut irriguer les diffĂ©rentes zones qui sont au centre de nos sensations, des Ă©motions et de l’intellect », souligne le neuropsychiatre Michel Reynaud, auteur de On ne pense qu’Ă  ça (Ă©ditions Flammarion, 2009). Or, « tous les produits entraĂ®nant l’addiction, comme les drogues, augmentent la sĂ©crĂ©tion de dopamine. En temps normal, une fois le plaisir disparu, notre cerveau retrouve son Ă©tat initial. Mais ce n’est pas le cas pour les sujets qui entrent dans la dĂ©pendance. Ce mĂ©canisme vaut pour l’excitation sexuelle », poursuit le professeur Reynaud.

Et, Ă  l’inverse d’une drogue dure, la pornographie est omniprĂ©sente, lĂ©gale et largement gratuite. Et le nombre de consultations pour des problèmes de dĂ©pendance explose. « Il y a diffĂ©rents degrĂ©s d’addiction. Certaines personnes peuvent se masturber jusqu’Ă  quinze fois par jour et subir d’autres troubles très sĂ©vères, d’autres seront beaucoup moins touchĂ©es », explique Michel des Roseaux, sexologue Ă  Paris. OĂą placer la ligne rouge ? 

« Quand la consommation de porno devient une interrogation ou une souffrance, parce qu’elle mange trop de temps ou qu’elle provoque des problèmes de couple. » C’est quand le manque ne peut plus ĂŞtre comblĂ© que par une consommation toujours plus importante qu’il y a problème, expliquent les spĂ©cialistes. « À force d’augmenter les doses, la sensation de manque et le besoin de le combler finissent par Ă©chapper Ă  la volontĂ©. C’est l’entrĂ©e dans la dĂ©pendance », souligne Michel des Roseaux. 

L’impact est d’autant plus fort chez les jeunes, « chez qui le câblage cĂ©rĂ©bral continue de se mettre en place », explique le professeur Reynaud. Les images de la pornographie s’impriment en eux plus facilement et plus vite. « L’intoxication rĂ©pĂ©tĂ©e » par les images pourrait mĂŞme produire des toxines dans le cerveau. Ces dernières dĂ©truiraient les inhibiteurs naturels destinĂ©s Ă  contrĂ´ler nos pulsions, avançait il y a quelques annĂ©es le docteur amĂ©ricain spĂ©cialisĂ© dans l’addiction pornographique Judith Reisman.

Dysfonctionnement dans le couple

Alors, quel est l’impact de la pornographie et de son addiction sur la sociĂ©tĂ© ? Certains tentent de relativiser. « Terrain de dĂ©couverte, d’expĂ©rimentation mais aussi de prĂ©paration, [la pornographie] est un adjuvant au dĂ©sir et au plaisir », assure le consultant Bernard Girard, dans une Ă©tude intitulĂ©e « Comment comprendre l’explosion de la pornographie sur le Web ? ». Selon lui, plusieurs enquĂŞtes montrent « l’absence d’effet escalade : la consommation de pornographie douce n’incite pas Ă  la consommation de pornographie plus crue ». 

La cascade d’images sexuelles et les fantasmes qu’elles font naĂ®tre chez l’homme ne sont pourtant pas anodins. L’impact sur le ressenti des femmes, non plus. Ainsi, psychothĂ©rapeutes et sexologues expliquent que la plupart des hommes qui viennent les consulter ont Ă©tĂ© surpris par leurs conjointes, lesquelles les incitent alors Ă  aller voir un spĂ©cialiste. « Quand une femme dĂ©couvre que son homme vit sa sexualitĂ© ailleurs, elle se sent trahie, car son conjoint prend du plaisir avec quelqu’un d’autre. Mais elle culpabilise Ă©galement, car elle pense ne pas rĂ©pondre aux dĂ©sirs de l’autre, relève Michel des Roseaux. L’homme aussi se sent coupable, car la consommation de pornographie peut produire un dysfonctionnement important du couple. » La pornographie dĂ©passerait donc largement le rĂ´le d’excitant dans la recherche naturelle du plaisir en couple, voire jouerait en sens inverse. 

Quant aux cĂ©libataires qui vont voir un thĂ©rapeute ou un psychologue, ils dĂ©crivent souvent un envahissement de la pornographie dans leur vie quotidienne : connexions très frĂ©quentes, pensĂ©es sexuelles quasi permanentes, voire mise en danger professionnelle quand ils ne rĂ©sistent pas Ă  l’envie d’aller voir quelques photos ou vidĂ©os au bureau.

« L’acte sexuel devient une masturbation Ă  deux »

Par ailleurs, le porno cultiverait chez les hommes une vision mĂ©canique de l’acte sexuel. DĂ©sireuses de plaire et de dĂ©clencher des sentiments, les femmes, elles, imposeraient plus difficilement leurs visions. « L’acte sexuel devient une masturbation Ă  deux. Le but est de jouir le mieux possible et de faire jouir l’autre ; c’est une performance sportive », estime Michel des Roseaux. Le fait est d’autant plus problĂ©matique que la pornographie donne une vision souvent faussĂ©e de la sexualitĂ©, avec des hommes très frĂ©quemment en position dominatrice sur une femme qui subit. « La sexualitĂ© est essentielle dans la vie. Or, la pornographie en donne une conception relationnelle très Ă©triquĂ©e, donc dĂ©gradĂ©e. » Et il n’est pas nĂ©cessaire de faire une enquĂŞte auprès de dĂ©pendants dĂ©clarĂ©s pour nourrir le propos d’exemples. Luce nous apprend par exemple que « si on ne fait rien [sexuellement], il ne se passe rien au niveau des sentiments chez l’homme ». Basile a avouĂ© ne plus pouvoir « sortir avec une fille qui n’est pas rasĂ©e », tandis que Phil prĂ©fère systĂ©matiquement la fellation seule Ă  l’accouplement. Les pratiques sexuelles changent et la pornographie y joue un grand rĂ´le. 

Les acteurs de films X passent inconsciemment pour des modèles de virilitĂ© Ă  suivre. « Ceux-ci sont des Ă©jaculateurs lents, voire des anĂ©jaculateurs, quand ils ne bĂ©nĂ©ficient pas tout simplement de montages de sĂ©quences. Il n’y a rien de normal lĂ -dedans, mais les hommes qui consomment beaucoup la pornographie tentent de reproduire ces modèles », relève le sexologue Michel des Roseaux. Cette peur de ne pas ĂŞtre Ă  la hauteur peut forcer hommes et femmes Ă  aller au-delĂ  de leurs envies, qu’il s’agisse du temps consacrĂ© Ă  l’acte sexuel ou des pratiques admises. Ă€ l’inverse, l’absence temporaire de sexualitĂ© devient une honte, voire une peur, pour celui qui pense ne pas combler les dĂ©sirs du conjoint.

La fellation, presque obligatoire

Est-ce un hasard si le nombre de spĂ©cialistes des troubles sexuels a explosĂ© ? L’environnement mĂ©diatique joue beaucoup. Ces vingt dernières annĂ©es, cinĂ©ma et magazines ont popularisĂ© Ă  outrance la pratique des « prĂ©liminaires » – qui dĂ©signe essentiellement la fellation, laquelle devient presque obligatoire pour la nouvelle gĂ©nĂ©ration. Et, tandis que des Ă©diteurs et des distributeurs grand public font une mercatique intense pour vendre des romans Ă©rotiques et des jouets sexuels, les sites internet dĂ©diĂ©s aux rencontres se multiplient. Ă€ l’Ă©tĂ© 2013, le mĂ©tro parisien affichait les publicitĂ©s d’une entreprise spĂ©cialisĂ©e dans la tromperie de couple, et les homosexuels peuvent dĂ©sormais s’abonner Ă  une application qui gĂ©olocalise les partenaires potentiels dans le but de consommer l’autre au plus vite.

Jouir, faire jouir, toujours plus, toujours plus longtemps… Selon Michela Marzano, auteur de La pornographie ou l’Ă©puisement du dĂ©sir (Ă©ditions Buchet Chastel, 2003), la pornographie anĂ©antit le corps en faisant de l’autre le simple instrument du plaisir, et elle « est partout » comme le titrait une vaste Ă©tude entreprise outre-Manche. EmbarquĂ©e dans une course Ă  l’audimat, Ă  l’heure oĂą nombre d’amateurs se mettent eux-mĂŞmes en scène, la publicitĂ© multiplie les campagnes excitantes, les films les sĂ©quences de sexe et les magazines les photos hot. La dictature de l’orientation sexuelle frappe dĂ©sormais la tendre adolescence. De plus en plus tĂ´t, la jeune gĂ©nĂ©ration est invitĂ©e Ă  exprimer ses attirances, et le vit souvent mal. On est bien loin des envies de dĂ©couverte et des besoins d’Ă©ducation Ă  « la chose ». Ă€ la place, du sexe, du sexe, du sexe… jusqu’Ă  l’Ă©coeurement.

 

  

* La cyberdépendance en 60 questions, éd. du Retz (2007)

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